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Le Bateau Ivre d’Arthur Rimbaud

Par Gérard BEJJANI

 

La terre est tellement lourde depuis tout à l’heure. Depuis des mois. Des années. Ô que mon cœur éclate ! Ô que je me jette à la mer !

 

N’importe où. Aller me suffit.

 

Là-bas, au fond du grand bleu où un naufragé parfois descend.

 

Pour se baigner dans les eaux enivrantes, il faut commencer par rompre les amarres et se détacher de tous les signes extérieurs de richesse, de civilisation. Le poète se transforme d’emblée en Peau-Rouge pour clouer nus les Flamands, les Anglais, toute l’Europe sur des « poteaux de couleurs ». Les rituels initiatiques se succèdent : tuer la culture en nous, revenir à la nudité, danser sur les vagues, recevoir la bénédiction du vent, puis le baptême dans l’écume, « dispersant gouvernail et grappin ».

 

Le bateau peut alors partir. Partir, que dis-je ? Il s’envole et c’est sa première folie, il incarne l’élan de l’enfance, l’insouciance qui court et arrache les péninsules. L’émerveillement qui se renouvelle à chaque instant, dans tout ce que l’on voit, les bleuités, les « figements violets », « l’éveil jaune », « la nuit verte », les arcs-en-ciel, dans tout ce que l’on entend, les lyres, les trombes, les « phosphores chanteurs », dans tout ce que l’on goûte, la sève inouïe, « la chair des pommes sures », dans tout ce que l’on respire, les noirs parfums, les marais qui fermentent, dans tout ce que l’on touche, que l’on heurte, les « incroyables Florides » et les « arbres tordus ». Les cinq sens du voyageur sont en alerte, il s’imprègne de tout ce que l’univers promet en paysages, en miracles, en imprévus. D’autres sens aussi, inconnus à l’homme ordinaire, appelés par l’ivresse à venir témoigner de l’inexploré encore, de l’impondérable présent partout où l’œil ose s’aventurer, dans la fiente d’oiseau comme dans les serpents géants, l’infiniment petit et l’infiniment grand, la verticalité du ciel et l’horizontalité des bonaces.

 

Il suffit de se faire voyant et c’est là la deuxième vertu du bateau qui se livre à la perception primordiale et saisit « quelquefois ce que l’homme a cru voir ».

 

Quelquefois seulement parce que la poésie ne dure que le temps d’une fulgurance ou… d’une fugue. Surtout quand on sait que toute l’œuvre de Rimbaud, dense et précoce, a été écrite de quinze à vingt ans. Mais c’est assez pour qu’il se réifie en une « coque de sapin » qui perce les flots comme s’ils étaient des vers et les « taches de vins bleus » l’encre destinée à les couvrir, à s’écouler sur le rivage, sur la page, blanche, lactescente « ainsi qu’un peuple de colombes ». Il n’est de croisière possible pour le rêveur que dans le « Poème de la Mer », qu’à bord du bateau ivre qui file à la fois les lointains et la métaphore, qui porte et transporte son équipage et l’image dans un frisson érotique.

 

Mais jusqu’où peut voguer ainsi le navire ? et jusqu’à quand ? Le temps d’une illumination, avons-nous dit. Ou davantage, d’une représentation théâtrale où se côtoient des « acteurs de drames très antiques ». L’océan devient une « planche folle », une tragédie grecque dont le protagoniste est le bateau et où les « poissons chantants » font office de chœur ou de tritons. Parce que ce qui s’y joue tacitement, c’est le mythe d’Europe enlevée par le « mufle aux Océans poussifs ». On comprend la portée symbolique de la houle qui, « pareille aux vacheries », vient à l’assaut caresser « les pieds lumineux des Maries » ou de la princesse phénicienne. Tout envol, toute frénésie renvoie au ravissement d’Europe qui, mue par son seul désir, laisse l’ailleurs l’emporter où bon lui semble. La vague furieuse grandit tellement sur la scène maritime, le délire monte si haut qu’il réussit à libérer nos ardeurs « à coups de triques ». La troisième puissance de ce bateau tient à cette catharsis qu’il opère en nous à chaque lecture : on roule, on plonge, on vogue, on échoue au fond des golfes, on choit, on tremble, on entre en rut et finalement on s’apaise « comme un papillon de mai ».

 

Reste la quatrième et ultime raison d’être de ce poème. Elle surgit, inattendue, après des pluriels et des expansions, dans un enjambement essoufflé : « Je regrette l’Europe aux anciens parapets ». Toute cette odyssée aura abouti à cela, faire regretter l’origine, faire valoir le retour chez soi puisque, de toute façon, « toute lune est atroce et tout soleil amer ». Recouvrer l’état d’avant le voyage, le fantasme du départ où « un enfant accroupi plein de tristesses lâche » son youyou frêle sur la grève. Et, quand la dernière strophe arrive, avec le crépuscule, dans les larmes, déjà à l’âge de dix-sept ans, je reconnais ma défaite face à « l’orgueil des flammes », mon impuissance devant la traversée impossible. « Je ne puis plus », chuchote tout d’un coup la barque fatiguée, je ne puis plus « nager sous les yeux horribles des pontons ». Alors je retiens mes sanglots, je recommence, je relis le début, je me donne l’illusion d’oublier et de redescendre les Fleuves impassibles, encore une fois, toutes les fois, tant que le bateau, tant que la poésie est encore là.

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